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Avril: la salle des Cariatides

 

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La salle des Cariatides, Hermès à la sandale de Lisyppe, ©RMN

 

Roger E. Fry ©Ashmolean museum
Roger E. Fry ©Ashmolean museum

 On descend doucement le grand escalator, laissant au-dessus de nos têtes la grande pyramide de verre, et l’on embrasse d’un coup d’œil le grand hall grouillant de touristes, qu’on traverse. On part côté Seine, on suit la petite Mona Lisa fléchée en noir et blanc, mais tout de suite on quitte le flot humain et on tourne à gauche. On traverse les anciennes écuries voûtées de Napoléon III, sans vraiment les voir, tellement on est subjugué par le miracle grec, qui émerge là, pur et intemporel, de la nébuleuse néolithique : les idoles des Cyclades, têtes stylisées de marbre immaculé, les grands vases au décor bicolore, parfaitement régulier, le sourire serein du cavalier Rampin, qui incarne une humanité à la fois convaincante et idéale… Sans même nous arrêter, l’évidence grecque nous saute aux yeux, tout le potentiel de son génie est déjà en place dans ces œuvres archaïques : l’équilibre ; la vérité des formes dialoguant avec l’inspiration idéale.

Et en remontant l’escalier Daru vers le rez-de-chaussée, on se dit que quand même, la traversée de la galerie préclassique reste une des plus efficaces introductions à l’évolution artistique, à la compréhension de l’art, et qu’il est pas mal, ce musée, vraiment pas mal… On est encore plus content quand on réalise, sur le seuil de la Salle des Cariatides, qu’en quelques pas, on est passé de la Grèce antique à la royauté française ; on a fait avec nonchalance un bond de 2000 ans.

Banquets et festins

   C’est l’une des plus anciennes salles du Louvre. Nous sommes ici dans la matrice de l’immense palais, au cœur de l’édifice. Il y avait ici au Moyen-âge une Grande Salle dans laquelle se tenaient les assemblées, les séances de justice et les banquets. C’est peut-être ici que Philippe Le Bel donna le mémorable banquet de 1313, cérémonie d’adoubement de ses trois fils, et occasion de festivités délirantes destinées à impressionner autant le roi d’Angleterre que les grands seigneurs.
Il ne reste rien de cette salle médiévale, si ce n’est son usage initial, repris dans l’aménagement Renaissance. En 1546, peu avant sa mort, François Ier décide de faire raser un pan du vieux château fort et de reconstruire cette aile dans le « goût nouveau ». Il charge Pierre Lescot, un jeune homme de 31 ans, brillant, érudit, ami de Ronsard, de construire ce corps d’hôtel, qui sera achevé sous François II. Le vieux château change radicalement de style. Lescot est un garçon audacieux, et sa façade est audacieuse, dans une France qui n’en est qu’aux timides innovations décoratives ! Reprenant l’ampleur et l’ordonnancement antiques que François Ier a admiré en Italie, Lescot met en place ici, sans brouillon, d’un seul coup, les jalons de l’architecture classique française pour les trois siècles à venir.

Les cariatides de Jean Goujon, ©MD
Les cariatides de Jean Goujon, ©MD

 A l’intérieur, le projet d’escalier central laisse finalement la place à une vaste salle largement éclairée, la salle des Cariatides. L’une des extrémités, surélevée de quelques marches, accueille le tribunal royal. Cette estrade est mise en valeur par une serlienne*, rappel très calculé des arcs de triomphes romains. Magnifique mise en scène royale, qui a aujourd’hui été nivelée.

*Ce mot, qu’on croise assez rarement dans les dîners mondains, désigne un cloisonnement ouvert, un écran créé par des colonnes supportant une arcade en plein cintre. Difficile à placer dans la conversation, on vous l’accorde.

La décoration est confiée à Jean Goujon, qui réalise la stupéfiante tribune des musiciens, soutenue par quatre cariatides sorties tout droit de l’Antiquité. On peut supposer que Lescot s’est inspiré des cariatides du forum d’Hadrien à Rome, et là encore, l’audace et la sûreté de sa réinterprétation laissent songeur… Ces belles femmes opulentes, toutes différentes des statues-colonnes des cathédrales gothiques, témoignent d’une maîtrise parfaite du vocabulaire antique : contrapposto, bras tronqués, drapés creusés, coiffures et nez grecs… Elles sont la matrice de toutes les cariatides françaises, et seront notamment reprises par Lemercier au XVIIe siècle sur le pavillon de l’Horloge, puis dans les kilomètres de façades d’Hector Lefuel du Louvre du XIXe siècle.

Marie Stuart, âgée de treize ans, déclame dans la salle des Caryatides, Gillot, ©RMN
Marie Stuart, âgée de treize ans, déclame dans la salle des Caryatides, Gillot, ©RMN

Inauguration fastueuse

Le 24 avril 1558, un jeune garçon au teint pâle et au visage poupon s’avance dans la salle des Cariatides, parmi le bruissement des étoffes et l’éclat des bijoux de la foule, qui retient son souffle. A son bras, une jeune fille charmante et pleine d’esprit sur laquelle la cour entière s’extasie. François et Marie, qui s’aiment tendrement car ils ont été élevés ensemble, se marient. Il est le dauphin de France, elle est la reine d’Ecosse.
La fête est somptueuse, l’avenir semble sourire à ces jeunes gens. Un an plus tard, François II monte sur le trône, et Marie Stuart fait entrer son clan, celui des illustres ducs de Guise, dans les arcanes du pouvoir. Dès lors, la reine-mère Catherine de Médicis ne pourra rien contre l’ascension des Guise, qui ne cesseront d’attiser le feu mortifères des violences religieuses.
La salle des cariatides sera, au long du XVIe siècle, le centre névralgique de la dynastie Valois finissante, haut-lieu de fêtes délirantes, et d’intrigues de cour permanentes.

Le bon roi Henri

diane à la biche
Diane à la biche, ©RMN

L’arrivée du roi de Navarre donne un nouveau souffle au Louvre et une nouvelle fonction à la salle des Cariatides. La vallée de la Loire n’est plus d’actualité pour Henri IV, les enjeux de la paix religieuse sont trop importants, et ils sont à Paris. Il forme un projet ambitieux pour le palais. Dans son « grand dessein », Henri IV prévoit de quadrupler la superficie de la cour du Louvre, qui devient alors la Cour Carrée (carrée de plan, c’est aussi une cour « au carré », multipliée par deux … Un nom qui porte la trace de l’esprit français espiègle, si prompt à jouer sur les mots). Le bon roi y fait aménager une Salle des Antiques dans la salle des Cariatides, au centre de laquelle trône le premier joyau de la collection royale : la Diane à la biche, dite Diane de Versailles, offerte par le Pape à Henri II en 1556. Le chef d’œuvre impressionne par le mouvement en X particulièrement subtil,  tête tournée à droite, épaules s’orientant vers la gauche, et hanches repivotant à droite dans une forme en hélice. La vivacité du mouvement, parfaitement évoqué par les plis flottant de sa tunique, la grâce du geste de la chasseresse, tirant une flèche de son carquois, ainsi que l’élégant canon allongé de la silhouette en font une œuvre de premier ordre, admirée de tous temps. C’est d’ailleurs assez vertigineux de s’imaginer que nous la regardons, là, au milieu de la grande salle, comme le Vert Galant l’a regardée !…

Il est difficile de savoir précisément quelles œuvres entouraient la Diane, mais il est attesté qu’elle n’était pas seule, et que les statues étaient disposées le long des murs, dans les niches formées par les baies (Ce qui paraît évident puisqu’il fallait laisser la place aux festivités, toujours aussi abondantes sous le règne du Bourbon). Le Bacchus au repos, appelé plus tard Bacchus de Versailles, provient de cette salle des Cariatides… Était-il déjà là sous Henri IV ? On peut imaginer qu’il s’y trouvait aussi quelques bustes romains, peut-être même la hiératique Uranie et la pudique Vestale que Louis XIV installera, comme tous les antiques royaux, dans la Galerie des Glaces de Versailles. L’inégale Vénus de Troas laisse elle aussi planer le doute sur sa provenance… on aimerait l’ajouter à cette galerie primordiale, prototype de notre Louvre… En rêvant un peu, ça donnerait ça :

vue imaginaire de la Salle des Antiques sous Henri IV, ©MD
vue imaginaire de la Salle des Antiques sous Henri IV, ©MD

Le gout des contrastes

Nous n’avons ni inventaire ni gravure de cette première salle des Antiques, mais l’esprit du lieu persiste, grâce à la réunion de pièces-maîtresses des collections royales et impériales, acquises aux XVIIe, XVIIIe et surtout XIXe siècles.

Le Gaulois blessé, ancienne coll. Borghèse, d'après original vers 200 av. JC, ©MD
Le Gaulois blessé, ancienne coll. Borghèse, d’après original vers 200 av. JC, ©MD

Les statues rassemblées ici ont des sujets très variés, mais elles ont en commun le pathétique appuyé, l’originalité, et le réalisme pittoresque. Ce sont des œuvres hellénistiques, de l’antiquité grecque tardive*. Passé le Ve siècle avant JC et son apogée classique, les sculpteurs ont cherché à renouveler la statuaire, en variant à la fois les sujets, les poses, le traitement des anatomies, le rendu des détails. Les sujets plaisants (L’Enfant et l’oie, le Satyre dansant, l’Apollon sauroctone, Le Centaure chevauché par l’Amour) alternent avec les scènes dramatiques (Marsyas écorché, Le Gaulois  blessé), dans la même recherche d’émotion et d’effet de surprise.

Enfant luttant avec une oie, ©MD
Enfant luttant avec une oie, ©MD

Les artistes rivalisent d’inventivité, exploitent avec humour les possibilités des trois dimensions (L’hermaphrodite endormi). Exit la pose statique des divinités majestueuses ! Nous entrons là dans le monde malicieux et cruel de la mythologie, et ces êtres de marbre qui peuplent la salle des Cariatides sont comme des familiers. Nous connaissons leurs déboires, leurs triomphes, leurs mésaventures, lues dans les textes prolifiques de cette religion singulière, tellement humaine.

Les métaphores sont charmantes, même euphémiques (L’Apollon Parnopios et l’Apollon sauroctone ne tuent que des sauterelles et qu’un lézard, en guise de serpent Python…).

Apollon sauroctone, d'après Praxitèle, 350-40 av. JC, ©MD
Apollon sauroctone, d’après Praxitèle, 350-40 av. JC, ©MD

Les poses sont hardies, les déséquilibres apportent avec virtuosité le mouvement, les chairs lisses au poli impeccable s’opposent aux chevelures tempétueuses travaillées, les plis ronds des chérubins détonnent avec les visages burinés des vieux satyres. Le charme de cette civilisation s’étale langoureusement sous les strictes cariatides.

Centaure chevauché par l'Amour, ©MD
Centaure chevauché par l’Amour, ©MD

 

*Précisons que ce sont, comme la plupart des collections grecques antiques, des copies romaines d’originaux grecs perdus.

 

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